Au Canada, les québécois forment une nation distincte qui, historiquement, entretient des relations bien particulières avec les peuples autochtones. Il suffit de regarder avec attention l’évolution de la nation québécoise et celles des Premières Nations jusqu’à aujourd’hui, depuis leurs premières rencontres sur ces terres d’Amérique du Nord, pour comprendre que le destin de l’un et des autres sont intimement liés.

Entre le peuple québécois et les Premières Nations, de Kebek à Québec, cinq siècles de destins s’entrecroisent. Le phénomène est notable, à tel point que certains affirment que la nation québécoise est aujourd’hui un peuple autochtone, fruit du métissage entre les blancs venus d’Europe et les premiers peuples d’Amérique. D’ailleurs, Samuel de Champlain, le fondateur de la ville de Québec, avait cette vision d’une société métissée qu’il souhaitait bâtir en terre d’Amérique. Il disait aux autochtones « Nos fils épouseront vos filles. Nous formerons ensemble une seule et même nation. »

Des siècles plus tard et même davantage depuis quelques années, de plus en plus de québécois revendiquent une identité autochtone. Ces « autochtones autoproclamés » sont essentiellement des descendants de navigateurs venus d’Europe il y a plus de 400 ans. Ils utilisent cette ascendance pour réclamer une identité autochtone. Dans les faits, ce phénomène de revendication d’identité est en augmentation au Québec depuis une décision de la Cour suprême du Canada, en 2003, qui a énoncée une série de critères pour la reconnaissance métisse.

Cette autochtonisation de l’identité québécoise est aussi au centre de la thèse du documentaire « L’Empreinte », écrit et réalisé par Carole Poliquin et Yvan Dubuc. C’est le célèbre acteur québécois Roy Dupuis qui en assure la narration. Ce dernier mène des entrevues avec différentes personnalités québécoises afin de confirmer son intuition que la culture québécoise est le fruit d’un important métissage culturel avec les peuples autochtones. En examinant notamment les propensions des québécois à la solidarité, à l’équité et à l’égalité, tout comme leur amour pour la nature et leur soif de liberté, le documentaire apporte de l’eau au moulin à ces québécois qui se disent former une nation métisse.

Il est vrai que l’histoire des québécois, qu’on surnommait auparavant « canayens » ou canadiens, puis canadiens-français après la conquête, est intimement liée à celle des autochtones depuis les cinq derniers siècles. Il est reconnu que les liens entre les Amérindiens et les habitants de la Nouvelle-France étaient tissés très serré. À tel point qu’il est raisonnable d’affirmer que la nation québécoise distincte n’existerait pas, si ce n’était des relations particulières entretenues avec les peuples autochtones au fil du temps.

On parle beaucoup de colonisation, ou plutôt de décolonisation en ce moment en Amérique. Mais il est important de remettre les choses en perspective. Alors que les Espagnols, dont l’illustre Pizarro, avaient tendance à massacrer tout ce qui bougeait et que les anglais dans les treize colonies s’appropriaient avec force les territoires qu’ils convoitaient, les français cherchaient plutôt à créer des alliances. À ce titre, la Grande Paix de Montréal en 1701 est un exemple concret de la volonté française de construire une société interreliée.

En 2008, la Ville de Québec n’aurait pas fêté son 400e anniversaire si ce n’était de la volonté des Innus, il y a 4 siècles, disposés à permettre aux français ayant récemment « découvert » l’Amérique du Nord d’ériger des installations permanentes sur des terres situées « là où la rivière se rétrécit » (Kebec).

On ne parlerait pas non plus des 400 ans de Québec si les Iroquois n’avaient pas abandonné Stadaconé, le village sur lequel les Français ont ensuite bâti leurs premières habitations. Il est aussi fort probable que l’on ne parlerait plus la langue de Molière en Amérique si les Français n’avaient obtenu le support de nombreux alliés amérindiens dans leur guerre contre les britanniques. On se souviendra d’ailleurs que lors des nombreux conflits armés qui précédèrent la conquête anglaise, mis à part les Iroquois, tous les autochtones combattaient aux côtés des Canadiens. Du côté anglais, on avait nommé ces conflits « The french and Indian war ».

Bref, Québec ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui sans l’apport crucial des Premières Nations dans la fondation de cette « belle province » et de cette « nation québécoise ». Et si la Nation québécoise doit son existence aux alliances avec les Premières Nations, la réciprocité est aussi vraie.

On peut aussi soutenir que la Proclamation royale de 1763, cette « Magna Carta » des Premières Nations du Canada, aussi connue sous le nom de « la grande charte amérindienne », n’aurait pas existée si les relations entre la population française et Premières Nations n’étaient pas si étroites.

Constatant la fragilité des relations avec les Premières Nations et craignant vraisemblablement de nouvelles insurrections, le roi George III entérine en octobre 1763 la Proclamation royale, premier document constitutionnel encore en vigueur aujourd’hui, reconnaissant les droits des Premières Nations, notamment sur leurs territoires ancestraux, désignés comme « terres indiennes ». Ce document représente le fondement du régime des droits des autochtones au Canada et il est toujours invoqué en appui aux revendications territoriales.

L’ensemble des décisions politiques et juridiques prises au cours des siècles convergent vers deux constats importants.

En premier lieu, il y a lieu de constater que les premiers peuples qui occupaient ce territoire depuis plusieurs milliers d’années avant l’arrivée de Jacques Cartier en 1534 ont permis l’établissement de la colonie de la Nouvelle-France, en plus d’être un facteur déterminant dans la création et la construction de ce que l’on appelle aujourd’hui le Canada. Le nom même de Québec — qui ne représente pas seulement une ville, mais qui est le symbole de toute une nation — est, en réalité, un nom autochtone, illustration frappante du lien historique qui unit la nation québécoise aux Premières Nations.

En fait, l’alliance entre les peuples a été si déterminante que la nation immigrante française, il y a 500 ans, a intégré dans son vocabulaire le plus symbolique et représentatif plusieurs expressions de langues autochtones. Outre Kebec, on pourrait aussi évoquer des dizaines d’autres noms de lieux qui sont des emprunts directs aux différentes langues autochtones : Kanata (Canada), Outaouais, Chicoutimi, Chibougamau, Gaspé, Rimouski, Yamaska, Coaticook, Tadoussac, Natashquan, etc.

Deuxième constat, les Premières Nations possèdent des droits particuliers, parce qu’elles sont de réelles nations avec tout ce que cela signifie, et parce que les régimes politiques successifs, de la Nouvelle-France jusqu’au Canada actuel, n’ont jamais éteint ou remis en question de quelconque façon les droits territoriaux et politiques de ces Nations, qui occupaient le territoire bien avant l’arrivée des Européens. Depuis, ce sont les principes d’une relation « de nation-à-nation » qui ont guidé les politiciens, cherchant à créer ou maintenir une cohabitation harmonieuse sur le territoire.

Dans l’histoire récente, des nationalistes québécois comme René Lévesque (premier ministre 1976-1985) se reconnaissaient dans le discours des Premières Nations. Après avoir durement subit le rejet du Canada anglais et la force coloniale du système fédéral, René Lévesque ne voulait surtout pas faire subir le même sort aux Premières Nations. Ce n’est pas un hasard si le fondateur du Parti québécois a eu, et a toujours, une grande influence sur les relations Québec-Premières Nations. Cette influence se concrétise notamment en 2002, lorsque l’État québécois conclut avec le peuple Cri une entente dite « de Nation à Nation », communément appelée « La Paix des Braves ». Une entente similaire sera aussi conclue avec la Nation Inuite.

Il est évident qu’il y a toutefois deux côtés à cette médaille des relations autochtones-Québécois, puisque la cohabitation n’a pas toujours été harmonieuse. Il existe ce qu’on pourrait qualifier des « conflits de nationalismes ». Plusieurs québécois perçoivent encore les droits reconnus aux autochtones comme des menaces à l’identité québécoise, voire à son émancipation en tant que nation. Chez les nationalistes québécois, d’aucuns refusent aux peuples autochtones les mêmes aspirations que les leurs, certains nationalistes québécois percevant les Premières Nations comme des adversaires, en compétition pour le même territoire, pour les mêmes pouvoirs.

La crise dite « d’Oka » en 1990 nous donne un bon exemple de ce clivage entre nationalistes québécois ouverts aux autochtones et ceux qui les voient comme des menaces. Ce conflit qui concerne les revendications territoriales de la Nation Mohawk a pris une tournure nationale, voire même internationale. La Commission d’enquête mise sur pied par le gouvernement canadien pour étudier les causes de ce conflit a été l’une des plus importantes commissions d’enquêtes de l’histoire canadienne, produisant au final un rapport en cinq volumes, de plus de 4000 pages, et comprenant 400 recommandations.

Mais peu importe les opinions, force est de constater que l’évolution des droits des Premières Nations est intimement liée au mouvement souverainiste au Québec. Quand on place côte à côte la chronologie des droits des Premières Nations et celle du débat constitutionnel, la superposition symétrique est marquante. L’adoption de la Loi constitutionnelle de 1982 et son article 35, qui reconnait les droits ancestraux des peuples autochtones, en est un exemple parfait. Cette Loi est une réponse directe au référendum sur la souveraineté du Québec tenu en 1980.

Pour bien comprendre les enjeux et entrevoir l’avenir des droits des autochtones au Canada, il est donc intéressant de regarder l’évolution des rapports Nation québécoise-Nations autochtones. Ce regard nous permet également de constater l’importance fondamentale des nations autochtones dans la construction de la nation québécoise et de cette société distincte au sein du Canada.




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